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La rencontre du mois de mai 1999
L'invité : Lucien Legault
La profession : Enseignant en milieu carcéral
Un bref portrait
:
Lucien Legault n'a rien de l'enseignant typique.
Il m'a confié avoir toujours aimé la nouveauté et les défis.
Son parcours professionnel ne le dément pas puisqu'il a navigué sur plusieurs eaux de l'univers de l'éducation.
Des eaux pas toujours conventionnelles!
Après avoir obtenu un baccalauréat en pédagogie de l'Université Laval en 1966,
il a enseigné les sciences physiques au secondaire V durant quatre ans en Abitibi.
Puis son caractère d'innovateur l'amène en 1970 à démarrer une entreprise de production de matériel audio-visuel éducatif.
C'est en 1981 qu'il se tourne vers l'enseignement en milieu carcéral.
Pendant trois ans, il sera enseignant sur le plancher de la prison et passera quatre ans à la direction de l'école du Centre carcéral de Sainte-Anne-des-Plaines.
1989 marquera un autre départ comme conseiller pédagogique en formation professionnelle à la Commission scolaire des Patriotes.
Par la suite, il deviendra agent de développement pédagogique au ministère de l'Éducation de 1992 à 1997.
Finalement, l'Internet sera sa plus récente aventure alors qu'en 1997, il accepte le poste d'animateur et de formateur à l'Inforoute FPT.
Cet homme charmant dégage de sa voix calme l'impression du navigateur satisfait de sa route.
J'ai voulu savoir comment s'était passé son expérience en milieu carcéral.
1. Avez-vous choisi d'exercer ce métier dans le contexte particulier du milieu carcéral ou si c'est le métier qui vous a choisi?
C'est un peu des deux. J'avais décidé de revenir à l'enseignement après une période
de 10 ans passée en entreprise privée. En regardant les offres d'emploi disponibles, je
me suis arrêté sur cette proposition de travail en milieu carcéral. Je n'y connaissait rien
du tout, je n'avais aucune idée à quoi cela pouvait ressembler, mis à part les images de
décors de cinéma.
Comme je suis curieux de nature, j'ai porté intérêt à cette proposition. Je suis allé
passer une entrevue et jeter un premier coup d'oeil sur ce milieu vu de l'intérieur. J'ai un
peu réfléchi et j'ai pris la décision de foncer. Lors de ma visite des lieux, j'avais
rencontré l'équipe enseignante en place. Tout le monde se sentait bien et l'atmosphère
d'entente et de camaraderie qui règnait au sein de cette équipe a eu raison de mes
réticences et de mes préjugés. Voilà comment j'ai fait le choix de revenir à
l'enseignement, mais en milieu carcéral.
2. Pouvez-vous nous décrire un peu l'organisation scolaire en milieu carcéral?
À quoi ressemble une classe à l'intérieur des murs d'une prison?
Combien d'élèves y a-t-il dans ce genre de classe?
S'agissait-il de formation générale ou de formation professionnelle?
L'organisation scolaire en milieu carcéral est tout à fait semblable à celle que l'on
retrouve dans les écoles publiques du Québec. Même la clientèle, dans certains cas,
est presque identique ... L'encadrement scolaire est d'ailleur assuré par une
commission scolaire avoisinante. Donc sur le plan de l'application des programmes et
de l'évaluation des savoirs, le milieu carcéral utilise exactement le régime de
l'éducation des adultes.
Dans notre Centre de formation carcéral, nous comptions six classes. Une classe
compte entre dix et douze individus. Il faut comprendre que ces gens requiert un
encadrement plus serré qu'une clientèle extérieure. Physiquement, la classe peut
ressembler à un local d'enseignement conventionnel mis à part des fenêtres
d'observation donnant sur un corridor périphérique afin de permettre la surveillance et
l'intervention de la sécurité en cas de besoin. Ce qui frappe dans ces locaux c'est que
tout est en béton armé et que tout mobilier ou classeur est solidement fixé au plancher.
On devait également composer avec des règles de sécurité parfois restreignantes en ce
qui a trait à l'utilisation de matériel et d'équipement d'enseignement. Par exemple, on
ne disposait pas de laboratoire pour l'enseignement de la chimie et de la physique...
Quant à la clientèle, nous en avions de tous les niveaux, allant de l'alphabétisation
jusqu'au niveau universitaire. La grande majorité cependant se situait au niveau du
secondaire I jusqu'au secondaire V.
À mon niveaqu j'intervenais en formation académique seulement. Mais la formation
professionnelle existe en milieu carcéral et les ateliers de formation se trouvaient juste
à coté de notre école.
3. Dans le cadre de l'enseignement, peut-on qualifier la clientèle carcérale de particulière?
Si oui, pourquoi?
La clientèle carcérale est en effet assez particulière. En général, nous faisons affaires avec
des individus très exigeants, qui veulent un rendement immédiat et qui disposent de
pas mal d'astuces pour y arriver. Dans ce milieu il règne toujours un certain climat de
tension ... et pour cause. Il faut donc toujours agir avec la plus élémentaire diplomatie
tout en demeurant ferme et tout à fait stricte sur l'application des règles de conduite.
Nous devons comprendre, que ces gens sont en détention, donc privé de plusieurs
libertés. Étant très encadré, plusieurs vont développer un style de comportement
tentant de se procurer, par l'intermédiaire des intervenants de l'extérieur, les biens de
consommation non disponibles sur place. Tout nouvel employé sera
systématiquement sollicité en ce sens. La règle numéro un pour survivre dans ce milieu
est de rester loin de toutes tentations.
4. Selon vous, quelles qualités ou aptitudes particulières sont nécessaires pour exercer ce métier?
Je crois qu'il faut avoir un minimum de compassion pour les détenus pour espérer
survivre dans ce milieu. Ce n'est pas tout de choisir d'aller enseigner en milieu
carcéral, mais il faut pouvoir vivre avec les lois du milieu, il faut en quelque sorte se faire
accepter, passer le test... Si tous les détenus d'un établissement se donnent le mot
pour sortir quelqu'un de la place, je crois que l'individu est mieux de se retirer à moins
de choisir de vivre des sensations fortes.
Pour travailler avec cette clientèle, il faut de l'ouverture d'esprit, un bon esprit critique
pour ne pas se laisser attendrir indûment. Il faut surtout une grande rigueur dans
l'exercice de nos fonctions professionnelles. Bien que cela semble paradoxal, compte
tenu du milieu, la clientèle exige que nous appliquions une justice stricte envers tous les
détenus de l'établissement et plus particulièrement ceux qui fréquentent l'école. Il ne
faut jamais perdre de vue que nous opérons sur LEUR territoire, un territoire géré par
les lois du milieu, strictes mais assez justes.
5. Quelles sont les motivations quotidiennes à exercer la profession d'enseignant dans un milieu aussi exigeant?
Ça peut vous sembler encore une fois paradoxal, mais on finit par bien connaître nos
clients. On travaille avec eux à l'atteinte de leurs objectifs d'apprentissage, bref on
développe avec eux un lien d'intérêt qui s'approche de la bonne camaraderie. Comme
tout pédagogue, on tient à leur réussite et on ressent bien leur besoin d'aide. En
général les élèves sont reconnaissants envers nous pour ce support. Il est vrai que le
milieu est exigent et que parfois nous devons affronter des situations très tendues.
Nous n'avons pas d'autres choix que de garder la ligne droite. Malgré tout on ne se fait
respecter que si on résiste en toute justice. Autre paradoxe, le détenu te sera
reconnaissant d'avoir été "correct".
Ce sont tous des humains ayant eu un parcours très spécial. Réussir à bien fonctionner
dans ce milieu représente en soi une valorisation personnelle et un but à atteindre qui
nous justifie d'y retourner jour après jour. J'y ai travaillé durant plus de sept ans... Ce fut
une longue sentence !!!
6. Durant cette période de votre vie professionnelle, quelle a été votre plus belle expérience de travail?
Je crois que j'ai connu de très bons moments. Du moins ce sont les seuls que je
retiennent. Ces bons moments de fierté nous arrive quand on est en présence d'un
individu qui termine son secondaire V ou son DEC. On partage sa fierté à lui et on
sent bien le rôle que l'on y a joué.
En terme d'expérience, je crois que l'expérience humaine est la plus forte. Je me
souviens avoir reçu des individus complètement "poqués". J'ai un cas particulier en
tête... J'ai travaillé avec lui durant presque trois ans à l'école. Il a terminé son DEC en
sciences humaines. Il a bénéficié d'une libération conditionnelle. À sa sortie, il s'est
inscrit à l'Université de Montréal. Devinez en quoi??? En criminologie! Et, il y a complété
son Bacc. Il travaille aujourd'hui en prévention de la délinquance. On en réchappe
quelques-uns et ça c'est motivant.
7. Comment s'organise l'enseignement dans une classe de détenus?
S'agit-il d'un enseignement personnalisé ou de cours magistraux pour l'ensemble du groupe?
Nous utilisions une méthode d'enseignement personnalisé. Chacun y allant à son
rythme. Nous devons composer avec le phénomène des admissions à chaque début
de semaine et parfois de disparition à cause des transferts d'établissement ou, au
mieux, des libérations. Nous ne pouvons donc pas, de ce fait, appliquer un style
d'enseignement magistral.
8. Avez-vous dû revoir vos méthodes pédagogiques pour les adapter au contexte et à la clientèle?
Est-ce que le matériel pédagogique habituel est adapté pour ce type de clientèle?
Les méthodes pédagogiques doivent forcément s'adapter aux caractéristiques du
milieu. Nous travaillons avec une clientèle adulte, mais des adultes placés dans un
contexte très spécial. La plus grande adaptation pour moi ce fut de devoir tout
surveiller en tout temps. Étant privés de pas mal de choses, ces drôles d'élèves tentent
de se les procurer dès que ça leur passe sous la main. Par exemple, nous utilisons
parfois de mini-magnétophones pour les cours de français ou d'anglais. À moins d'une
surveillance très soutenue, tu peux être certain que ces petits appareils vont disparaître
comme par enchantement. Il faut adopter des attitudes de prudence en tout temps, ne
rien laisser à la portée de la main, tout récupérer minutieusement avant d'autoriser la
sortie, etc
Comme je vous le disais plus tôt, certains équipements sont carrément interdits pour
des raisons de sécurité. Dans ce milieu la sécurité est toujours présente et c'est elle
qui guide les principes pédagogiques.
9. Un préjugé veut que souvent les criminels sont des surdoués qui ont mal exploité leur potentiel.
Êtes-vous en accord avec cet énoncé?
Il s'agit d'un mythe souvent "charrié" par les scénarios de cinéma. En fait, il s'agit
d'humains comme les autres au plan de leur capacité intellectuelle. À première vue, on
est même porté à croire qu'il s'agit au contraire d'individus ayant des capacités
inférieures à la moyenne. J'ai vu beaucoup de gens démunis ayant vécu une enfance
dans un milieu qui n'avait rien pour stimuler l'intelligence. Il s'en trouve d'autres qui
démontrent des aptitudes incroyables, comme dans le vrai monde.
Quant à savoir s'il s'agit d'un potentiel mal exploité... ça c'est certain. On reconnaît en
chacun des qualités personnelles qui auraient pu être orientées vers des actions
constructives. Mais... à cause de facteurs d'environnement, de facteurs caractériels ou
autres il en fut autrement.
10. De façon générale, est-ce que vos élèves réussissaient bien?
Y a-t-il des décrocheurs parmi ceux qui suivent des formations à l'intérieur des murs?
J'ai connu deux classes d'élèves. Ceux qui veulent se donner une chance de s'en sortir
dans la vie et qui choisissent de terminer leurs études. Ceux là réussissent bien et
montre une belle motivation à rencontrer leurs objectifs académiques. J'ai vu plusieurs
cas entrer à l'école au niveau de l'alphabétisation et terminer leur secondaire V pour
ensuite se diriger vers l'apprentissage d'un métier en prison. J'ai vu de beaux cas de
réussite en formation académique et j'ai été témoin de cas tout aussi frappant en
formation professionnelle.
Il y a ceux du deuxième groupe qui choisissent l'école comme lieu de travail parce que
c'est plus propre et moins forçant.
Le travail est obligatoire en prison. Ils choisissent l'école de préférence à des ateliers
manuels de production, parce qu'ils ne veulent tout simplement pas travailler. Ceux-là
comptaient parmi les cas problème de l'école. Heureusement, l'équipe d'enseignants,
sur recommandation au comité de travail, pouvait intervenir pour les faire expulser de
l'école.
11. Croyez-vous que la formation scolaire auprès des détenus favorise leur réinsertion sociale?
Ça me paraît indéniable. J'ai pu constater maintes fois les changements d'attitudes
des détenus avec qui nous avions l'occasion de travailler sur une assez longue
période. À travers la formation académique, qu'on le veuille ou non, on véhicule des
valeurs de vie et des valeurs sociales. Ces valeurs sont parfois mal accueillies au
départ, mais on a souvent constaté qu'elles finissaient par faire leur petit bout de
chemin.
La délinquance est souvent liée à la pauvreté des moyens pour arriver à ses fins. Avec
une meilleure formation et un bon métier, l'individu qui en a le désir intérieur peut s'en
sortir mieux qu'un autre qui n'a pas ou qui se refuse cette chance.
Par ailleurs, certains détenus en prison, s'y trouve bien et n'ont aucun désir de modifier leur
style de vie, ni maintenent, ni plus tard. Avec ceux-là, formation ou pas, ça ne sert à
rien. Le traitement doit être plus profond et relève d'un autre ordre professionnel.
12. Si vous aviez un conseil à donner à quelqu'un qui veut exercer ce métier, quel serait-il?
Certainement d'aller faire un tour "en dedans", non pas comme détenu, mais comme
visiteur! De bien y réfléchir car il y a des moments très stressant à vivre, comme il y en
a d'autres fort agréables.
Avant de se lancer dans cette aventure, il faut être certain d'avoir la force de caractère
pour le faire, sinon, ça peut vous détruire une personnalité. Un autre facteur important,
c'est de n'envisager ce travail que pour une période relativement courte, cinq à six ans
tout au plus et de prévoir dès le départ qu'il faudra se réorienter ensuite. Que l'on le
veuille ou non, le milieu finit par déteindre sur nos comportements, notre vocabulaire et
nos habitudes.
Mille mercis de nous avoir permis cette brève intrusion dans l'univers méconnu du monde carcéral!
Mychelle Tremblay
http://www.cyberie.qc.ca/chronik/
Lucien Legault
mailto:legaultl@inforoutefpt.org
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